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Clément Dembélé, le 28 mai 2020, à Bamako.
Clément Dembélé, le 28 mai 2020, à Bamako. MATTEO MAILLARD

Clément Dembélé, 45 ans, est une figure montante de l’opposition malienne. Professeur des universités, il est aussi président de la Plateforme contre la corruption et le chômage au Mali (PCC). En 2018, il a été candidat à l’élection présidentielle. Le 9 mai 2020, il a été enlevé en pleine rue, sans que son arrestation ne soit publiquement confirmée par les autorités, laissant libre cours à de nombreuses suppositions, avant sa libération quinze jours plus tard.

Que s’est-il passé exactement le 9 mai ?

Clément Dembélé A 13 h 32, alors que je rentrais de la ville, deux 4 x 4 ont bloqué mon véhicule dans le quartier de Bankoni à Bamako. Une vingtaine d’hommes cagoulés et armés m’en ont sorti de force en me frappant avec la crosse de leur fusil. Ils m’ont cagoulé, menotté et jeté dans l’un des 4 x 4. Ils ont aussi pris mes téléphones et mon ordinateur. Je suis resté quatre heures debout dans une pièce.

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Un homme nerveux m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président Ibrahim Boubacar Keïta. J’ai répondu que le coup d’Etat est contraire à mon éthique. L’homme s’est énervé : « Vous n’êtes rien ici. Que vous mourriez ou que vous viviez, on s’en fout complètement. Vous faites chier tout le monde au Mali. Vous quittez la France avec vos diplômes pour venir nous emmerder ici. Retournez en France. A cause de vous, le vieux [surnom du président] n’arrive même plus à dormir ». Ont suivi des insultes et menaces de mort.

Savez-vous à ce moment où vous vous trouvez ?

Je comprends durant l’interrogatoire que je suis dans les locaux de la DGSE (Direction générale de la sécurité d’Etat) et que la voix qui me parle est celle d’un colonel. Après l’interrogatoire, on me rase le crâne et on m’amène dans une grande pièce où sont retenus vingt présumés djihadistes. On me jette parmi eux. Puis on me transfère au sous-sol, dans une cellule de 8 m2.

Avez-vous été victime de torture durant votre détention ?

Il y a des moments où on te crie dessus et on t’insulte. Je suis cagoulé en permanence, menotté pieds et poings. Jamais je ne vois le visage de mes interrogateurs. La nuit, on fait des bruits de chaînes à côté de ta cellule, on vient te réveiller, on ouvre la porte et on pose des questions à tout heure pour t’empêcher de dormir. C’est de la torture psychologique.

Que se passe-t-il les quatorze autres jours de votre détention ?

Tous les jours, il y a des interrogatoires où l’on me pose les mêmes questions. On m’accuse de conspiration, de désobéissance civile. J’ai annoncé vouloir lancer un grand mouvement pour questionner la gouvernance du Mali et réfléchir à un système de partage économique fiable.

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On me reproche une vidéo publiée le 8 mai dans laquelle j’appellerais les militaires à désobéir et à renverser le président. Mais c’est tout l’inverse. Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays pour protester contre le couvre-feu imposé par les mesures anti-coronavirus. J’appelle la population à respecter les forces de l’ordre et celles-ci à faire attention aux bavures, alors qu’un vieil homme est mort étouffé dans sa maison par des gaz lacrymogènes et que des jeunes ont été tués par les balles de la police à Kayes et Sikasso.

Pendant votre détention, avez-vous pu joindre vos proches, un avocat ?

Non, c’est seulement après treize jours passés dans une cellule sans fenêtre, avec les mêmes vêtements, sans une douche, un seul bol de riz par jour que, finalement, on me sort pour me mettre à la disposition de la justice. Je suis emmené au camp 1 de la gendarmerie, où je suis pris en charge par le commandant en chef du Service d’investigation judiciaire. Il reprend tout à zéro et fait un procès-verbal. Je subis seize interrogatoires en une journée. Puis le procureur instruit mon dossier avant de me libérer.

Vous attendez votre procès fixé au 1er juillet. Quelles sont les charges retenues contre vous ?

Je suis poursuivi pour appel à la désobéissance civile, atteinte à la sûreté de l’Etat, cybercriminalité et utilisation abusive des réseaux sociaux. J’ai appelé à manifester, ce qui est un droit constitutionnel. Mais je refuse la violence. On ne m’empêchera pas d’accompagner le peuple malien pour dire non à la mauvaise gouvernance et à la corruption.

Pensez-vous que votre arrestation soit liée à votre activité de lutte anticorruption ?

Oui, j’ai été interrogé sur les enquêtes que j’ai menées dans les quartiers riches de Bamako. On a recensé des maisons, en vérifiant l’origine des revenus de leurs propriétaires lorsqu’elles appartenaient à des fonctionnaires. On prépare une liste de dénonciations pour le procureur anticorruption. Les personnes qui m’ont interrogé voulaient voir les noms sur cette liste. Il a aussi été fait mention à de nombreuses reprises de l’affaire de l’avion présidentiel. C’est un important dossier qui touche à plusieurs ministres et proches du président. Il s’agit de commissions pour l’achat de l’avion présidentiel et d’équipement militaire pour un total de surfacturation de 29,5 milliards de francs CFA [quelque 44,5 millions d’euros]. On soupçonne des détournements.

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A-t-il aussi été fait mention de votre volonté de poursuivre le président Ibrahim Boubacar Keïta devant la CPI pour mauvaise gestion de la crise liée au Covid-19 ?

Oui, plusieurs fois. Je reproche au président d’avoir organisé les élections législatives des 29 mars et 19 avril 2020 en pleine pandémie, alors que le Mali est incapable d’organiser un processus transparent et d’assurer la sécurité de ses électeurs.

Vous ont-ils interrogé sur vos ambitions politiques ?

Ils m’ont posé beaucoup de questions sur ma relation avec la France. Ils voulaient savoir si la France me soutient dans mes ambitions présidentielles. J’ai passé plus de vingt ans en France, j’y ai fait toutes mes études. J’ai un attachement culturel, humain et intellectuel avec ce pays. Ils m’ont demandé ce que je pense de l’ingérence de la France dans les affaires du Mali. Je dis qu’il n’y en a pas. Soit nous sommes des enfants incapables de gérer nos problèmes, soit nous cherchons un bouc émissaire pour nous cacher de nos faiblesses. D’un côté ou de l’autre, le problème est malien. Les 250 milliards de francs CFA [quelque 380 millions d’euros] que l’on vole par la corruption, ce n’est pas la France.

Qu’attendez-vous de votre procès le 1er juillet ?

Tout ce que je demande, c’est qu’on visionne cette vidéo et que la justice fasse son travail. Si je dois être inculpé sur la base de la vérité, j’accepterais la décision. Mais je suis sûr que ce que l’on me reproche n’apparaît nulle part dans la vidéo. J’attends que la justice malienne fasse preuve d’équité et qu’elle s’affranchisse de l’exécutif.

Vous avez aussi annoncé vouloir porter plainte…

Oui, pour enlèvement et séquestration. J’ai des avocats en France et aux Etats-Unis qui sont en train de constituer le dossier. Après ça, le plus important, c’est de poursuivre la lutte contre la mauvaise gouvernance et la corruption, le mensonge d’Etat et l’insécurité. Je vais élargir mon combat pour essayer de donner aux Maliens ce qui leur appartient, le respect de la Constitution et de notre devise : un peuple, un but, une foi. Ma vie n’aura de sens que si je mène ce combat.



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