«Mon copain m’a demandé de lui envoyer une vidéo où je me touchais. Pendant des semaines j’ai refusé, il insistait en disant que je ne l’aimais pas, que je n’avais pas confiance en lui.» En 2013, Iris* a 17 ans. Elle vit en Bretagne et son copain, qu’elle a rencontré via un jeu en ligne, habite à Paris. «J’ai fini par céder, mais je savais que ça allait mal se terminer.» Quand elle rompt avec lui quelques mois plus tard, il envoie la vidéo à ses ami·es. «Ils l’ont postée sur un groupe Facebook où tout le monde me connaissait, murmure la jeune fille. Certains ont gardé la vidéo, ils l’ont sûrement postée sur des sites porno. Ils menaçaient de tout balancer à mon père, ils appelaient sur notre téléphone fixe en espérant qu’il réponde.»

Le revenge porn, ou «vengeance pornographique», a gagné une visibilité soudaine le 14 février dernier, à la suite de l’explosion de l’affaire Benjamin Griveaux. Piotr Pavlenski, activiste russe réfugié en France, diffuse plusieurs vidéos à caractère sexuel du candidat LREM pour les élections municipales à Paris, le conduisant à renoncer à sa campagne. Cette pratique existe pourtant depuis des années sur les réseaux sociaux –et les hommes politiques ne sont pas d’ordinaire les principaux concernés.

Comme Iris, 90% des victimes de revenge porn sont des femmes. Selon le ministère de l’Intérieur, 2.839 plaintes ont été déposées en France en 2019 pour «atteinte à la vie privée par diffusion d’images à caractère sexuel». Un chiffre en hausse de 10% par rapport à l’année précédente, qui inclut des victimes mineures encore au collège ou au lycée.

«En 2013, l’arrivée de Snapchat et de ses photos éphémères a faussement rassuré les ados, qui se sont dit qu’ils pouvaient envoyer un peu tout et n’importe quoi sur l’application», explique Nathalie Dupin, doctorante en sociologie et spécialiste des pratiques adolescentes sur internet. «À cet âge-là, ils cherchent leur identité, ils ont envie de tester, mais ils n’ont pas encore la maturité pour dire non.»

«Ils sont beaux tes seins, grosse salope!»

Camille, 13 ans, est en classe de 4e dans le Calvados. Un matin, un groupe de filles l’interpellent dans la cour de son collège: «Ils sont beaux tes seins, grosse salope!» Sur un téléphone, elles lui montrent une photo où l’on voit son visage et sa poitrine. Elle l’avait envoyée à son ex-petit copain, qui l’a ensuite postée sur le groupe de conversation Messenger privé de sa classe. «On est restés ensemble pendant trois semaines. C’était super précoce, pas du tout réfléchi, se souvient la jeune fille. Je l’ai quitté, et il a essayé de se venger par tous les moyens.»

«Il y a un côté un peu désinhibé chez certains garçons, qui ont découvert la sexualité par la pornographie et demandent aux filles de leur envoyer des nudes», analyse Nathalie Dupin. Selon elle, l’exposition au porno a aussi changé la manière de considérer son corps: «De nombreuses adolescentes acceptent d’envoyer des photos pour se rassurer, pour se convaincre qu’elles sont “normales”.» Et cela, sans se douter des conséquences: l’une des seules études sur le sujet, menée par le centre Hubertine Auclert, révèle que 30% des adolescent·es âgé·es entre 12 et 15 ans –dont 17% de filles–ont été confronté·es à des cyberviolences à caractère sexuel au cours de l’année 2016.

«Il me demandait d’envoyer d’autres photos sinon il enverrait celles prises par mon ex à tous mes abonnés Insta.»


Emma, 15 ans

Emma* a 15 ans quand elle se sépare de son petit ami, avec qui elle est sortie pendant trois ans. «À la fin de notre relation, il a fait circuler des photos de moi nue», se souvient l’adolescente. En Seine-et-Marne, là où elle vit, les clichés font le tour de plusieurs lycées. Dans le bus, elle entend des filles qui les commentent, la traitent de «pute». Emma tente d’oublier l’humiliation, jusqu’au jour où elle reçoit des menaces d’un compte Instagram anonyme. «La personne me demandait d’envoyer d’autres photos de mon corps. Si je refusais, elle enverrait les photos prises par mon ex à tous mes abonnés Instagram.»

Harcelée et insultée quotidiennement, la jeune fille décide d’en parler à sa mère, et elle finit par déposer une plainte au commissariat. Quatre mois plus tard, la personne derrière le compte anonyme est identifiée par la police. «J’ai découvert que c’était un de mes très bons amis, que je connaissais depuis des années.»

«Personne ne m’avait défendue»

Depuis le mois d’octobre 2016, une loi punit la diffusion d’écrits ou d’images intimes d’une personne sans son consentement. Selon l’article 226–2‐1 du code pénal, les auteurs de revenge porn encourent jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 60.000 euros d’amende. Cent quatre-vingt-douze personnes ont été condamnées en 2018, comme l’a annoncé le ministère de la Justice en février. Le harceleur d’Emma, de son côté, n’a reçu qu’un rappel à la loi. «Je n’ai même pas été convoquée au tribunal», regrette-t-elle. Un an plus tard, elle avoue n’avoir toujours pas compris pourquoi un procès n’avait pas eu lieu.

«C’est le procureur qui décide du mode de poursuites», explique l’avocat pénaliste Éric Morain, qui a défendu une dizaine de victimes de cyberharcèlement. «L’infraction est bien inscrite dans le casier judiciaire de l’auteur, mais cela reste très insatisfaisant pour la victime, qui ne peut pas réclamer de dommages et intérêts.»

«Je ne suis même pas sûre qu’on m’aurait crue au commissariat.»


Camille, 13 ans

Camille, de son côté, n’a pas pu aller au bout du processus. Deux ans après la première diffusion, les photos refont surface dans son nouveau lycée à Caen. La jeune fille décide d’aller à la gendarmerie: «Ils ont demandé à mon ex de fermer son compte Facebook, et il l’a réactivé une semaine plus tard. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient plus rien faire.» En 2017, pourtant, la loi sur le cyberharcèlement est déjà entrée en vigueur. «Les policiers, les gendarmes ne sont pas formés, regrette Éric Morain, il y a un manque d’expérience abyssal à tous les niveaux de la chaîne pénale en ce qui concerne le numérique.»

Par honte ou par inhibition, de nombreux faits de revenge porn échappent à la justice, en particulier ceux qui concernent les adolescentes. «J’étais mineure, mon père aurait forcément été au courant, raconte Iris, qui n’a jamais porté plainte. Et puis, c’était il y a sept ans. Personne ne m’avait défendue. Tu imagines, au commissariat, une petite meuf de 17 ans qui joue aux jeux vidéos ? Je ne suis même pas sûre qu’on m’aurait crue.»

«Pendant des semaines, mon père m’a traitée de salope»

Lors de la diffusion de leurs photos intimes, les adolescentes n’avaient jamais entendu parler de revenge porn. «Il n’y a pas eu de prévention à l’école. C’était super tabou, et je n’en ai jamais parlé à l’administration de mon collège ni de mon lycée», se souvient Camille. Pour la sociologue Nathalie Dupin, certains établissements commencent à prendre conscience du pouvoir de nuisance de ces pratiques. «C’est encore à géométrie variable», regrette-t-elle toutefois.

Critiquée par son entourage, Camille a beaucoup culpabilisé. «Pendant plusieurs semaines, mon père m’a traitée de salope, je pensais que c’était moi qui était en tort.» Comme le confirme l’avocat Éric Morain, «le revenge porn crée une honte absolue chez la victime: c’est elle qui a pris la photo, ou qui a permis qu’elle soit prise ou envoyée. Elle a le sentiment d’avoir participé de manière presque active». Chez les auteurs, il observe souvent les mêmes ressorts: une volonté de vengeance, avant de se sentir dépassé par les événements. «Ils ne pensent pas que ça peut aller aussi loin, avec autant de diffusion et de dégâts.»

«J’ai fait une sorte de dépression, j’ai eu énormément de problèmes avec mon corps, mon alimentation.»


Emma, 15 ans

«La vidéo est parfois ressortie deux ou trois ans après, et j’ai encore peur qu’elle ressorte aujourd’hui, s‘inquiète Iris. Pendant des années je me suis dégoûtée de moi même. J’ai pris vingt kilos, et j’ai une perception de mon corps hyper biaisée.» La jeune femme, de plus, rencontre certains troubles dans sa vie sexuelle. «Le garçon avec qui j’ai été après cette histoire n’a pas pu me toucher pendant des mois. C’est encore dur aujourd’hui, et je n’arrive quasiment plus à ressentir de sentiment amoureux.»

Emma, la jeune fille menacée par un compte anonyme sur Instagram, subit aussi les conséquences dévastatrices du revenge porn. «J’ai fait une sorte de dépression, j’ai eu énormément de problèmes avec mon corps, mon alimentation, raconte la lycéenne. Je m’effondrais dans la rue quand on me regardait un peu trop: je croyais que les gens avaient vu les photos, j’étais complètement parano.» Tous les jours, elle croise son harceleur dans les couloirs de son lycée. «Pendant des mois, je faisais des crises de panique dès que je le voyais.»

Malgré l’accompagnement de plusieurs psychologues, Emma, qui a 16 ans aujourd’hui, a totalement perdu confiance en elle. «Des dizaines de personnes ont vu mon corps, j’ai l’impression de m’être fait violer.»

* Les prénoms ont été changés.





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